Lucie Jean

La recherche photographique de Lucie Jean fait alterner cycliquement des séries caractérisées par une approche documentaire humaniste et un regard contemplatif sur une nature révélée. Dans les premières, elle pratique une ethnographie tendre, observant les rites d’une communauté sans déranger la célébration de leur mystère joyeux, microcosme au cœur de leurs paysages. Les secondes donnent à voir une « photographie élémentaire ». Eau, glace, terre, feu, Lucie Jean scrute avec insistance la matière même des choses pour traverser le paysage et accéder à ses particules les plus élémentaires et à leur incessante recombinaison. Depuis quelques années, elle étend sa pratique à de nouveaux terrains d’expérimentation –techniques photographiques anciennes, gravure, céramique... – au sein d’installations polymorphes. Son travail est régulièrement récompensé par des Prix et fait l’objet d’expositions personnelles et collectives. Ses œuvres sont acquises par différents fonds photographiques : Cnap, BNF, MEP et collectionneurs. En 2022, elle participe à l’exposition « Regards du Grand Paris » aux Magasins Généraux et au Musée Carnavalet, suite à sa sélection en 2019 pour la Commande photographique nationale, initiée par les Ateliers Médicis et le Cnap. De 2013 à 2018, elle a été représentée par la Galerie Les Comptoirs Arlésiens. Née en 1978, diplômée des Beaux Arts de Paris et de l’École Estienne, Lucie Jean vit et travaille à Bagnolet/Le Pré St Gervais.

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Dérive, et des îles

résidence à saint-nazaire, 2023/2024
dans le cadre du Festival CARGO

« C’est au bord de ce fleuve que j’ai grandi : la Loire non loin de Tours. C’est là que s’est dessiné mon imaginaire, mon rapport à la nature et aux éléments. À cette époque, si la Loire fascine toujours autant par ses lumières et ses paysages, elle n’arrive pas à se défaire de cette image d’un fleuve dangereux et tourmenté – où il est interdit de se baigner. De nombreuses légendes et rumeurs peuplent mon enfance : le fleuve serait hautement pollué voire radioactif, il est piégé par des sables mouvants mortels, abrite des silures mangeurs d’enfants, peut-être même un crocodile... Nous n’étions pas nombreux à nous y baigner, dans un rituel familial et joyeux lors de chaque partie de pêche. Nous traversions un bras de Loire et accostions pour de longues robinsonnades.

Depuis quelques années, à la faveur d’étés caniculaires, le fleuve, sauvage, devient une promesse de fraîcheur, et revêt parfois même des airs balnéaires. L’appel de l’eau se fait plus pressant que l’interdit de la baignade. Le temps d’un été, j’ai suivi le fleuve de Tours vers l’estuaire de Saint-Nazaire, à pied, en kayak ou en voiture, à bord d’une toue ou d’un train. J’ai traversé des villes et des ponts, débarqué sur des îles désertes au socle fragile de sable, qui dessinent à chaque printemps une nouvelle géographie. à la rencontre des habitués de ses rives, afin de documenter ces scènes de vie estivales.

Faire ce trajet, ce fut également retracer le chemin de l’histoire de la baignade et de son interdiction dans ce fleuve. Les méandres aussi d’un souvenir personnel. Un été de mon adolescence, un ami a voulu affronter un barrage en kayak, la Loire l’a emporté. Lors d’une cérémonie sur la plage où nous allions souvent, sa poussière a rejoint les sédiments, vers l’estuaire, là où l’eau salée l’emporte sur l’eau douce. Mais cet été, aux tragédies passées s’est mêlée une nouvelle et terrible noyade. Celle d’un jeune réfugié afghan, emporté par un cul de grève – piège d’eau et de sable dissous – en plein centre ville de Tours. Il avait pourtant affronté et traversé le monde pour échapper aux ténèbres. Il mourait ici, happé par le fleuve.

Ainsi, c’est bien le double portrait d’un fleuve, à la fois sauvage et solaire, mais mouvant et funeste, que je dépeins dans cette série Dérive, et des îles. »